En relisant les ''Liaisons dangereuses''

À partir du roman de Choderlos de Laclos, cite l'auteur et ses réflexions sur la place des femmes. Puis montre l'impossibilité de toute transposition de l'oeuvre à l'époque actuelle.
C'était un capitaine d'artillerie, militaire de carrière, de fraîche et petite noblesse.
Il avait 41 ans lorsque, « résolu à faire un ouvrage qui retentît encore sur la terre » lorsqu'il n'y serait plus, il publia, en 1782, chez Durand Neveu, libraire à Paris, un recueil de 175 lettres intitulé « Les Liaisons dangereuses ».
Succès et scandale furent immédiats. Ils ne servirent point la carrière de Pierre-Ambroise-François Choderlos de Laclos auprès de ses supérieurs, ce qui ne le découragea point d'écrire. Les deux mille exemplaires qui constituaient la première édition des « Liaisons » furent enlevés en quelques jours. Il y a eu depuis, sauf erreur, 48 éditions du roman de Laclos, dont les œuvres politiques ne connurent point la même fortune. Si toutefois « Les Liaisons » ne constituent point, en un sens, une œuvre politique...
On a pu dire du roman de Laclos qu'il était à la morale amoureuse de son siècle ce que « Le Prince » de Machiavel est à la morale politique du XVIe siècle. Il n'y a pas d'exemple que l'une et l'autre de ces morales évoluent dans des directions opposées, ni qu'elles ne se reflètent réciproquement.
Ce qui serait étrange, voire burlesque, c'est que l'on fit aujourd'hui à Vadim le procès que ses contemporains firent à Laclos, parce qu'il a porté à l'écran une adaptation fidèle de l'intrigue des « Liaisons ». En dépit de l'usage que les personnages font du téléphone, du remonte-pente et du magnétophone, le film est en effet totalement étranger à la morale commune de la société dirigeante de notre époque.
Il conte une histoire. Il ne conte point notre histoire.

Les héros de Laclos avaient tout lieu de scandaliser. Ils étaient, à leur façon, progressistes, puisqu'ils étaient libertins. Et qu'est-ce que le libertinage dans une société étroitement soumise encore aux impératifs religieux et qui exigeait de ses femmes le strict respect des apparences de la vertu, qu'est-ce que le libertinage sinon la contestation effrontée de cette société ?
Déshonorer une jeune fille et l'initier aux divertissements galants les plus piquants avant de la remettre à son mari, conduire une femme pieuse à la mort en réduisant lentement, savamment, ses défenses, parce qu'elle ne saurait survivre au sentiment qu'elle a de sa déchéance, c'était à la fois nier que l'on crût soi-même à l'enfer et se mesurer à Dieu, puissance sociale.
Le plaisir, ce n'est point des sens que l'attendent les héros de Laclos. « Ce livre, s'il brûle, ne peut brûler qu'à la manière de la glace », disait Baudelaire. Et il ajoutait : « 89 aura été l'œuvre des libertins autant que des encyclopédistes. »
Enfin Laclos a fait ailleurs une profession de foi fort éclairante. Dans son « Discours sur la question proposée par l'Académie de Châlons-sur-Marne » : « Quels seraient les meilleurs moyens de perfectionner l'éducation des femmes? », il répond : il n'est aucun moyen de perfectionner l'éducation des femmes parce que partout où il y a esclavage, il ne peut y avoir éducation. L'éducation, c'est le développement des facultés et la direction de ces facultés vers l'utilité sociale.
Si au lieu de les diriger vers l'utilité sociale, on étend ces facultés pour les replier sur l'individu, on perfectionne l'instinct. Et ce n'est plus éducation : c'est dépravation.
« Ô femmes, s'écrie-t-il, approchez et venez m'entendre. Venez apprendre comment, nées compagnes de l'homme, vous êtes devenues son esclave : comment, tombées dans cet état abject, vous êtes parvenues à vous y plaire, à le regarder comme votre état naturel ; comment enfin, dégradées de plus en plus par votre longue habitude de l'esclavage, vous en avez préféré les vices avilissants, mais commodes, aux vertus plus pénibles d'un être libre et respectable. »

Il développe sa théorie : lorsque les hommes découvrirent la notion de propriété, ils conclurent que toute femme à leur convenance leur appartenait puisqu'ils avaient pu s'en saisir. Cet état dura jusqu'à ce que l'expérience eût appris aux femmes à substituer l'adresse à la force. Elles sentirent que, puisqu'elles étaient plus faibles, leur unique ressource était de séduire ; elles connurent que si elles étaient dépendantes de ces hommes par la force, ils pouvaient le devenir d'elles par le plaisir.
Et il apostrophe ainsi ses lectrices : « Si ce tableau fidèlement tracé vous laisse de sang froid, si vous pouvez le considérer sans émotion, retournez à vos occupations futiles. Le mal est sans remède, les vices se sont changés en mœurs. Mais si vous rougissez de honte et de colère, apprenez qu'on ne sort de l'esclavage que par une grande résolution. Cette révolution est-elle possible ? C'est à vous seules de le dire puisqu'elle dépend de votre courage. Est-elle vraisemblable ? Je me tais sur cette question, mais jusqu'à ce qu'elle soit arrivée, et tant que les hommes renieront votre sort, je serai autorisé à dire qu'il n'est aucun moyen de perfectionner l'éducation des femmes. Sans liberté point de moralité, et sans moralité point d'éducation... »
L'héroïne des «Liaisons», Mme de Merteuil, est l'incarnation même de la femme qui a appris à régner « par le vice ».
Le scandale provoqué par Laclos est donc entièrement fondé. C'est toute la société de son temps qu'il met en accusation en même temps que son héros, Valmont, sort victorieux du duel qu'il livre à Dieu en possédant au bout d'un long combat la dévote présidente de Tourvel.
Depuis cent cinquante ans, les exégètes de Laclos se sont efforcés de trouver les « clés » des « Liaisons » et ont multiplié les recherches pour découvrir l'exemplaire du livre en marge duquel Laclos aurait inscrit les noms de ses modèles. L'intéressant est que, selon la formule des Goncourt, l'embarras de donner leur vrai nom aux personnages de Laclos vient du fait qu'on leur trouve trop de modèles.
Dès lors que l'on transpose ces personnages à notre époque, il est intéressant de constater que non seulement ils ne sont pas représentatifs d'une société mais que, loin de la contester et d'en constituer un élément destructeur, ils apparaissent comme les derniers rescapés d'un naufrage, réunis sur une île déserte.
Qu'est-ce qu'un libertin, dans un siècle qui ne craint plus les feux de l'enfer... Et combien dérisoires ses victoires lorsqu'il ne s'agit plus de prendre une femme à Dieu dans le couvent où elle s'est réfugiée pour résister à ses élans, mais à son mari dans un cabaret de Megève...
Ceci n'est pas une critique à l'égard des adaptateurs du film (dont Bernard Frank dit ici comment il faut le considérer). On ne remplace point Dieu si aisément. Mais à forcer des biches dont certaines seront simplement un peu plus effarouchées que d'autres, voilà le libertinage réduit à la cynégétique.
Notre siècle a, certes, ses chasseurs, et aussi son gibier. Mais, outre que l'on ne sait plus bien lequel des deux chasse l'autre, c'est un sport de vacances.
Le libertinage, c'était un emploi à temps complet. Rien de plus astreignant, on l'a assez dit. Les héros de Laclos n'ont pas une minute à eux.
Or, notre société sécrète encore des fortunes ; elle ne sécrète plus d'oisifs. Quelques écrivains, dont les droits d'auteur sont assez substantiels pour qu'ils ne consacrent pas leurs loisirs à des besognes alimentaires, quelques hommes de théâtre et de cinéma entre deux pièces, entre deux films, un Aga Khan par-ci par-là, tout cela ne constitue pas une société. A peine une écume, et à la surface de Paris. Encore qu'à ne plus se battre qu'avec des fermetures à glissière, nos Don Juan soient devenus aussi lugubres que leurs tolérantes épouses.
Alors que la société de Laclos, provinciale de surcroît, exsude une joie permanente et féroce.
N'y a-t-il donc plus de Valmont aujourd'hui ? Si, sans doute, mais rêvant de plus subtiles conquêtes.
Ce n'est point à travers les femmes, en tout cas, que le Valmont de notre siècle peut nier Dieu. Et son souci n'est-il point de lui trouver un substitut plutôt que de le contester ? De savoir pour quoi il vit et s'il peut vivre sans savoir pourquoi, plutôt que de s'affirmer libre ?

Les manigances de Mme de Merteuil ne sont pas moins étrangères à notre époque. Si les femmes sont encore loin d'avoir accompli la révolution à laquelle les conviait Laclos afin de retrouver l'état de « femme naturelle, compagne et non ennemie de l'homme » , si elles n'en sont pas encore toutes à « développer leur facultés dans la direction de l'utilité sociale », il reste qu'une créature possédée par la volonté de puissance qui anime l'héroïne des « Liaisons dangereuses », et disposant de ses moyens intellectuels, lui trouverait des points d'application autrement excitants pour l'esprit que la domination d'autres femmes par homme interposé.
La Merteuil de Laclos, c'est Satan. Si des Merteuil s'agitent encore, ce sont de bons petits diables. Que les femmes s'en réjouissent ou s'en attristent, elles n'incarnent plus le Mal.
Ce n'est point par hasard qu'aucun réquisitoire contre la société ne s'appuie aujourd'hui sur la critique de nos mœurs amoureuses. Quelle que soit la liberté — d'aucuns diront la licence — qui les accompagne, elles ne témoignent pas contre nous parce qu'elles traduisent la quête de bonheur du couple moderne, avide de substituer à l'état de guerre perpétuelle entre homme et femme, l'état de paix.
Aussi difficile que soit le trajet -— il n'y a pas de décolonisation facile — il va dans le bon sens et en tout cas dans le sens de l'avenir.
Valmont, Mme de Merteuil, Mme de Tourvel, produits d'un autre temps et d'une autre société, sont les protagonistes d'un drame du passé. Ce drame ne nous concerne pas.
La lutte entre le Bien et le Mal, entre le Vice et la Vertu, entre Dieu et le Diable, n'a plus aujourd'hui l'alcôve pour théâtre.

Mardi, octobre 29, 2013
L’Express