Présidentielle : le choix des femmes

Sur le suffrage féminin, revient sur quelques idées reçues et conteste l'homogénéité de l'électorat féminin, en s'appuyant sur un sondage soffres « Les femmes et l'élection présidentielle »
« La femme n'existe pas », déclarait, un samedi soir de mars, à la télévision, le Dr Lacan, psychanalyste fameux.
Si M. François Mitterrand en était aussi assuré que lui, il en serait fort aise, car les portes de l'Elysée lui seraient alors ouvertes.
Ce sont les électrices qui lui en ont barré l'accès en 1965, quand, en dépit d'un rival écrasant, 52 % des suffrages masculins se sont portés sur lui.
Quant à M. Chaban-Delmas, il ne risquerait pas de perdre une voix chaque fois qu'il fait entendre la sienne, dont la sonorité et les inflexions froissent plus particulièrement les oreilles féminines.
L'ennui est que si la Femme n'existe pas (ce qui n'exclut pas qu'on en fasse l'objet de son désir, bien au contraire, poursuit le Dr Lacan), les femmes sont. Et qu'un jour de 1946, l'un des hommes les plus intimement persuadés de leur inexistence, le général de Gaulle, a cru devoir leur octroyer le droit de vote.
Il n'eut pour sa part qu'à s'en féliciter. Bien que leurs suffrages n'aient pas réussi à le sauver, au référendum d'avril 1969, la majorité (53 %) des électrices lui resta fidèle jusqu'au bout.
L'héritage gaulliste, le vrai, celui qui était fait de prestige et de prestance, celui de Jupiter, aucun des candidats en présence n'est en situation de le relever. Pour la première fois depuis que le président de la République est élu au suffrage universel, aucune « équation personnelle » écrasante ne pèsera plus qu'une autre sur la décision finale.
Mais les femmes biaiseront une fois encore cette décision. Les uns diront : pour le meilleur. Les autres : pour le pire. En tout cas, de façon possiblement déterminante.
Quatre points. Pourquoi ? C'est là qu'il faut se méfier des idées reçues. Les électrices sont, en mai 1974, 16 millions, contre 14 200 000 électeurs, c'est-à-dire sensiblement plus nombreuses, on le sait.
Elles s'abstiennent davantage, dans les élections législatives, facilement rebutées par ce qu'elles croient flairer : combinaisons, compromissions, concessions, négociations. Plus leur culture politique et historique est sommaire, plus elles sont sur ce point infantiles, donc absolues, donc « écœurées ».
A l'élection présidentielle, parce que le choix paraît net, parce qu'il s'incarne clairement en quelques hommes, puis, à la fin, en deux candidats, elles ne s'abstiennent pas plus que les hommes.
Compte tenu du nombre irréductible d'abstentions également réparties entre les deux sexes, les femmes émettront donc ensemble, en mai 1974, un million de suffrages de plus que les hommes.
Un million de suffrages, cela représente environ quatre points. Quatre pour cent. Plus qu'il n'en faudra au vainqueur de la compétition.
Mais l'électorat féminin n'est pas homogène. Les femmes au pluriel, je voudrais bien que l'on me dise qui c'est, quelle mystérieuse connivence pourrait les souder, effaçant les barrières sociales, les traditions régionales et familiales, les divergences morales et matérielles, les déterminations puissantes, venues le plus souvent de l'enfance, qui lestent un bulletin de vote.
Ce million de suffrages supplémentaires devrait donc, logiquement, se répartir de telle sorte qu'il n'affecte pas les résultats.
Le sondage que nous publions indique d'ailleurs nettement que les engagements pris par les candidats à l'égard des problèmes spécifiques des femmes détermineront beaucoup moins leur choix que l'idée qu'elles se feront de l'adéquation du candidat à sa fonction. Compétence, capacité de faire respecter son programme, valeur de l'homme. Les hommes ne disent pas autre chose.
Et il est significatif que, sur dix-sept associations féminines, treize s'abstiennent de toute consigne de vote.
Même aux Etats-Unis, où le soulèvement des femmes, leur révolte organisée, leurs revendications ont connu une ampleur et un retentissement sans commune mesure avec ce qui se passe en France, les femmes n'ont pas joué, en tant que telles, un rôle électoral décisif.
L'effet des années. Que se passe-t-il donc en France pour qu'on puisse, légitimement, dire et constater le contraire ?
Il faut regarder sous la peau des chiffres pour le comprendre.
Jusqu'à 65 ans, il n'y a pas plus d'électrices que d'électeurs. Les hommes sont même légèrement plus nombreux. C'est ensuite que l'écart se creuse brutalement.
En d'autres termes, ce ne sont pas les électrices en général qui sont plus nombreuses que les électeurs. Ce sont les électrices de plus de 65 ans, qui sont, ensemble et en chiffres ronds, 4 300 000 (dont 3 millions de veuves), alors que dans la même tranche d'âge les électeurs ne sont que 2 700 000. Guerres, infarctus, accidents du travail, longévité moins prolongée, quelles que soient les raisons permanentes et les raisons conjoncturelles de cette situation, elle est là. Et, à ne pas la saisir, on s'expose à dire beaucoup de sottises sur le prétendu comportement électoral féminin.
Aucune étude particulière n'a été faite, à ma connaissance, sur le vote des vieilles dames, et ce qui le motive. Il y a certainement, parmi elles, des rebelles, des fanatiques et des mères qui, tout simplement, écouteront leur fils. Il y a de jeunes vieilles dames, et de vieilles jeunes femmes, chacun en connaît.
Mais, en termes statistiques, les gens que nous connaissons vous et moi n'existent pas. Ce qui compte, c'est l'effet des années. Pour des raisons évidentes, il est décisif, et commence à être perceptible dans le domaine électoral à partir de 45-50 ans. L'ardeur se modère, l'illusion est moins vive, l'expérience des hommes et des choses rend doucement sceptique, la turbulence impérialiste d'une partie de la jeunesse est d'autant moins appréciée que, secrètement, on l'envie. C'est le moment où, biologiquement, le changement commence à être ressenti comme une dégradation, où l'on voudrait immobiliser le temps. La jeunesse envisage le changement et l'appelle comme un mieux, un plus ; l'âge mûr l'envisage et le craint comme un pire, un moins.
C'est ce que l'on appelle devenir conservateur au sens propre du terme.
Que quelques millions de vieilles dames aient voulu, de toute la force de leurs bulletins de vote, conserver ce qu'elles avaient, c'est-à-dire le général de Gaulle, c'est donc bien naturel.
A quoi il faut ajouter, souvent, une éducation religieuse, plus importante que la pratique, qui leur a inculqué ce qui fait les « bons » électorats : dévotion et résignation. Trois fois. Cette fois encore, c'est donc l'électorat féminin âgé qui jouera un rôle décisif, sans doute au détriment de M. Mitterrand. Et au bénéfice de qui ?
De M. Giscard d'Estaing, semble-t-il, bien que, dans le sondage que nous publions, réalisé entre le 11 et le 16, l'électorat féminin soit, globalement, légèrement plus favorable à M. Chaban-Delmas (voir tableau pages suivantes). Mais selon les correspondants de L'Express à Brest, à Tarbes, à Tours, à Marseille, à Strasbourg, on commence seulement à savoir que celui-ci a été marié trois fois, qu'il a eu des enfants de ses deux précédents mariages, et que sa nouvelle épouse a elle-même divorcé pour l'épouser, bien qu'elle fût mère de famille, comme on dit.
Ces tribulations desserviraient maintenant l'ancien Premier ministre aux yeux des femmes, comme un trait de légèreté et d'inconséquence ajouté à d'autres.
Ce qu'une électrice de Lyon, qui s'en amuse et qui votera pour M. Mitterrand, traduit ainsi : « Mme Chaban-Delmas à l'Elysée ? Zéro pour l'inauguration des pouponnières. »
Que disent-elles d'autre, les électrices ? Les « Je n'y comprends rien... », « Ça ne m'intéresse pas... », « Je ferai comme mon mari »... que l'on récolte lors des élections législatives, disparaissent du moment où il s'agit de choisir le chef de l'Etat.
C'est que les femmes se sentent parfaitement qualifiées pour apprécier la confiance que l'on peut faire à un homme. Peut-être même ont-elles le sentiment inavoué que leur jugement est plus sûr, moins affecté d'esprit purement partisan.
A la limite, certaines vous diraient qu'il ne s'agit pas de « politique », que la politique, ce n'est pas ça, et que le meilleur, à leurs yeux, serait celui qui ne ferait pas de politique.
Formule apparemment stupide, mais qui recouvre une réalité profonde : les femmes ont dans leur majorité horreur de la violence, y compris la violence verbale.
La politique, c'est l'expression d'antagonismes. De classes, d'intérêts, d'opinions, de passions.
Le désir secret du grand nombre est que ces antagonismes et ces tensions trouvent des solutions pacifiques. Elles situent d'ailleurs la paix sociale en tête de leurs priorités (97 %), avant même la lutte contre la hausse des prix (96 %) et la protection des libertés individuelles (91 %).
Ces solutions, elles ne prétendent pas les connaître, pas plus qu'elles ne prétendent éplucher le programme économique de chacun des candidats.
Mais l'homme le mieux capable de les trouver, parmi ceux qui s'offrent à leur choix, elles n'ont besoin d'aucun conseil pour dire : « C'est celui- là... »
Amour et café. Des miracles, cependant, elles n'en attendent de personne. Les femmes savent qu'on ne change pas la vie. Il y a rarement eu de grands utopistes de sexe féminin.
Plus elles vivent enfermées entre leurs quatre murs et leurs enfants, moins elles sont intégrées à une activité professionnelle quelle qu'elle soit, moins elles attendent des élections. Et c'est normal.
Celles-là, quand elles rêvent, c'est d'un homme, d'une rencontre, d'un miracle qui les arrachera à « leur » vie, c'est de remèdes purement individuels à une condition individuelle ressentie comme malheureuse ou morne.
Pour que la conscience s'éveille de ce qui peut non pas « changer la vie », mais certaines des conditions de la vie, il faut comprendre comment elles s'articulent sur le système social, il faut être intégré, par le travail, à une collectivité. Alors seulement cette conscience peut se substituer, lentement, au mélange de résignation et de frustration qui fait aujourd'hui le fond aigre de la condition féminine.
Les orages de Mai 1968 ont laissé beaucoup de jeunes femmes amères, lorsqu'elles ont compris à quoi elles avaient servi : à faire l'amour et le café. Ce pour quoi la révolution n'était pas, c'est le moins qu'on puisse dire, indispensable.
Mais, hors des militantes d'un jour, d'une barricade ou d'un mois, les prolongements de 1968 ont laissé des traces subtiles. Une sorte d'impertinence collective des femmes vis-à-vis des hommes. La crise du pétrole est venue y ajouter une dimension dont il faut créditer la télévision. La politique, comme le football, est entrée abondamment à la maison. Le fameux : «Tais-toi, je t'expliquerai», par lequel tant d'hommes ont répondu à travers les âges à d'innocentes questions, disparaît des échanges conjugaux. Je t'expliquerai quoi ? Ce que la télévision m'a déjà expliqué ou montré et que tu as peut-être retenu moins bien que moi ?
Des hommes qui se réunissaient au café, ou qui s'écartaient, après dîner, pour débattre gravement de « politique », elles en riaient un peu, mais, tout de même, ils possédaient un peu de ce savoir auquel elles n'avaient pas accédé.
Pour qu'elles en sachent autant qu'eux, aucune loi n'a été nécessaire, aucun débat, rien. Une boîte, que l'on regarde en famille et qui, dès aujourd'hui, met les petites filles à égalité avec les petits garçons.
Il n'y a plus de « vote féminin ». Il y a des femmes qui votent. Avec des motivations sensiblement analogues à celles des hommes. Et puis, il y a, émouvantes, solitaires, fidèles à l'antique image de l'homme qui sait mieux, les vieilles dames.
Elles tiennent, dans leurs mains fragiles et usées, la décision.

Mardi, octobre 29, 2013
L’Express