Les cinq minutes

Étudiants manifestants contre l'OAS rossés par des membres de la Corpo de Droit qui refusaient de désavouer l'OAS. Salue le courage de ces manifestants.
Une petite scène caractéristique s'est déroulée au cours de la manifestation anti-O.A.S. organisée à la Sorbonne pour protester contre l'attentat qui a détruit l'appartement du professeur Hauriou.
- Décidant de passer à l'offensive, les manifestants ont envahi la Faculté de Droit. Ils ont atteint la porte du bureau où se trouvaient les membres de la « Corpo » de Droit. Le couloir, à cet endroit, est étroit.
Quelques-uns se sont présentés dans l'encadrement de la porte et ils ont donné cinq minutes à leurs interlocuteurs pour désavouer l'O.A.S. Bon réflexe classique de gauche. Respect de l'adversaire, volonté de lui laisser une chance, etc.
Qu'a fait le Président de la Corpo ? Il a demandé le temps de la réflexion, il a invité trois manifestants à entrer dans son bureau, puis, avec l'aide de ses camarades, il a brusquement rabattu la porte aussitôt bloquée par des meubles. Les trois garçons pris au piège se sont fait rosser tandis que les autres manifestants, gênés par l'exiguïté du couloir, tentaient vainement d'enfoncer la porte pour leur venir en aide.
La police, appelée par la Corpo, est intervenue et a fait vider les lieux, à coups de pieds et de bâtons.
Cette histoire signifie quoi ? Que les garçons qui se réclament de la gauche n'ont pas été formés au combat physique ni à ses ruses et qu'ils n'ont pas encore pris la juste mesure des méthodes de leurs adversaires. Ils n'ont manqué ni d'élan ni de courage. Ils ont manqué d'expérience.
On nous excusera de penser qu'il est infiniment regrettable d'avoir à leur enseigner l'art de se battre sur ce genre de terrains, alors qu'il y en a tant où ils pourraient, plus utilement pour eux et pour leur pays, exercer leur esprit d'entreprise et de conquête. Mais les choses étant ce qu'elles sont, ils apprendront.
De telles scènes encouragent la gauche gémissante à dénoncer ce qu'elle nomme « impuissance ». Hommes de peu de foi, qui donc est puissant, aujourd'hui en France ? Ce roi solitaire dans son château de cartes ?
Les mêmes vont répétant que le dynamisme s'est réfugié dans les rangs de l'Algérie Française d'où souffle le vent qui fera crouler le château. Quel dynamisme ?
La force présente de l'O.A.S., c'est qu'elle bénéficie, comme tous les mouvements d'inspiration fasciste, de la faiblesse originelle de ses ennemis.
Elle ne craint pas de tuer. Et ils craignent d'être injustes.
Ce handicap n'est pas humiliant. C'est tout au contraire, notre orgueil. Partir toujours le dernier, essayer toujours, jusqu'à la dernière heure, de convaincre avec des mots et non avec des coups.
Dans toutes les batailles qu'il a livrées, le fascisme
a gagné les premières manches. Les cinq premières minutes sont à lui.
Maintenant, Roger Boissier, Français de Paris, déchiqueté par une bombe française d'Algérie dans la cour du Quai d'Orsay, est mort. Voulez-vous vingt hommes pour répondre demain à ce meurtre, à Paris, à Lyon, à Marseille, à Toulouse ? Lents à se réunir, lents à s'organiser, ils sont là. Ils ne sont pas payés, eux, et ce ne sont pas des déserteurs, des hommes de main en chômage, ou des lycéens excités qui ont trop lu « Le Bled » entre deux devoirs de mathématiques. Ce sont des hommes qui travaillent tout le jour, très modestement, et qui en savent assez, de la guerre, pour qu'elle ne les amuse nullement.
Mieux, elle les dégoûte, et ils ont le droit de le dire, et ils ont le droit d'hésiter. C'est de leur dégoût et de leurs hésitations que sera faite leur puissance, s'ils sont un jour contraints de s'ébranler.
Il ne faut pas être « gonflé » pour se jeter dans la guerre civile. C'est là une mythologie imbécile, à l'usage de jeunes et vieux collégiens qui n'ont jamais connu concrètement, dans leur chair et dans leur esprit, ce que la violence fait d'un homme lorsqu'il l'emploie et lorsqu'il la subit. Non. Il ne faut pas être « gonflé ». Il faut être au bout du dernier espoir de l'enrayer.

F. G.

Mardi, octobre 29, 2013
L’Express