L'enfant pied-noir

« Les Oliviers de la Justice », film sur la situation algérienne d'après le roman de Jean Pelegri.
Une mélodie triste chantée sur deux notes.
On ose à peine effleurer d'une plume « Les Oliviers de la Justice », tant il s'agit peu de cinéma et beaucoup de plaies vives, par où s'échappent encore le sang et la raison de milliers d'hommes.
Qui — à l'exception du chef de l'Etat détaché de ces basses contingences — n'a aujourd'hui, de quelque façon, mal à l'Algérie ? Alors le premier film réalisé, avec de pauvres moyens, par un Français qui se veut « juste » sur cette terre souffrante, on ne peut pas le mesurer à la toise commune. Il n'est ni fait ni à faire. C'est autre chose.
A l'origine se trouve un roman de Jean Pelegri, dont l'auteur lui-même et un metteur en scène américain, James Blue, ont tenté une scrupuleuse traduction cinématographique.
Un Français, Jean, fils de colon, installé en France, vient passer quelques jours à Alger pour voir son père malade. Il a oublié l'Algérie, celle de son enfance. Et celle des débuts de l'insurrection, II ne veut pas, il ne veut plus en connaître. Mais au chevet de ce père bien-aimé qui fut un pionnier de la vigne, hardi et généreux, « libéral », comme on dit, Jean est assailli par ses souvenirs... La ferme d'autrefois, dans la Mitidja, le petit garçon qu'il fut. Et à travers l'étroit univers personnel d'un individu semblable a beaucoup d'autres, en retrouvant le contact avec la femme de ménage, le marchand de poisson, les camarades de jeu devenus des hommes, la rude cousine barricadée dans sa ferme, il prend à la fois conscience de ce qui les sépare et de ce qui l'unit à tous ceux dont l'Algérie est le pays.

Une cruelle nuit

Son père meurt. Lui restera. « Une grande nuit allait commencer, une longue et cruelle nuit... Oh ! si c'était vrai que le soleil, toujours, commence par travailler dans l'ombre... Si c'était vrai Papa ! » Ainsi s'achevait le récit publié par Jean Pelegri.
Le film ? Imagines qu'un amateur ait tourné sur son Pathé Baby, vers 1935, des petites scènes de famille :
« Papa dans les vignes... », « Le soir du 14 juillet.... », « Maman et Tante Louise...», « Le jour où Embarek s'est mis en colère...», « La fête de l'Achoura... ».
Puis que, vingt plus tard, il reprenne une caméra également maladroite et la promène dans le petit appartement d'Alger où Papa est malade, dans les rues de la ville, au marché, au garage, au cimetière, chez la fatma qui venait faire le ménage. Et qu'il s'arrête longuement chez la Fatma, bien émue de reconnaître « Monsieur Jean », et qu'il fixe le visage de la cousine Louise, raidie dans la peur et la haine, et qu'il interroge Bouralfa, celui que la cousine Louise payait 600 francs pour le travail rétribué 6.000 francs à un Européen.
L'image serait grise, le son grésillant et parfois inaudible, les propos difficiles à saisir pour une oreille mal accoutumée, à cause des intonations et de l'accent algériens. Mais un montage de tels bouts de films aurait une charge d'émotion et de vérité que détiennent seuls les documents, qui éclate parfois aujourd'hui dans certaines interviews enregistrées par la télévision.
C'est cette qualité d'émotion et de vérité qui passe à certains moments, dans « Les Oliviers de la Justice ». Les interprètes, non professionnels, y apparaissent comme gens surpris dans leurs occupations par la présence d'un appareil de prise de vues. La splendeur de la Mitidja et d'Alger, la ville blanche, les horreurs de la guerre, l'expression intense du drame, il faudra les chercher ailleurs, dans de grands films en couleurs réalisés plus tard par de grandes équipes de techniciens avertis, qui sauront comment on compose une symphonie.
Rien de tout cela, ici. Seulement un mince filet d'images, une mélodie triste chantée sur deux notes, sans clairon, sans batterie, sans orchestre.
Les effusions et les battements d'un cœur déchiré ne constituent ni un divertissement ni un spectacle. Mais il reste que, avec l'aide de James Blue, Jean Pelegri, le Pied-Noir, aura été le premier à témoigner par le film, au procès de l'Algérie, et qu'il l'a fait avec une ferveur et une sincérité auxquelles il est impossible de demeurer insensible.

Mardi, octobre 29, 2013
L’Express