Le temps des autres

Autour de la nostalgie des temps passés (première partie du siècle), engage ses contemporains à ne pas voir leur époque à travers les lunettes déformantes de la peur
Nostalgie ?... Ou manque d'imagination ?... Le mois de mai se place sous le signe d'un réchauffé ; à l'exception de la température, naturellement.
Et dans un grand attendrissement général, on évoque « la belle époque » au théâtre, où la troupe du Français joue « Le Roi », où Pierre Dux joue « Les Vignes du Seigneur », où la compagnie Grenier - Hussenot joue « Les Gaietés de l'Escadron ».
Au cinéma, où Maurice Chevalier joue le même « Roi » — ce qui fait déjà deux Rois pour un seul sujet — et où l'on tourne « Occupe-toi d'Amélie » , c'est-à- dire de Danielle Darrieux.
Dans les salles d'exposition, où l'on annonce : aux Invalides, les robes de l'impératrice Joséphine, devant lesquelles il convient d'essuyer une larme de respect ; à Carnavalet, les chapeaux de l'impératrice Eugénie, devant lesquels il faut soupirer légèrement...
« Maxim's » se prépare à fêter glorieusement son cinquantenaire, et je sens parfaitement toute l'impertinence qu'il y a à trouver que ces réminiscences ressemblent un peu à des renvois.
A croire que nous n'arrivons pas à avaler notre époque et que la peur des « cocos » nous incite à soupirer après le règne des cocottes.
C'était peut-être un temps où il faisait bon de vivre, bien que rien ne nous le prouve, sinon les souvenirs de quelques aimables vieillards.
Il faut se méfier des souvenirs. Ils nous feraient croire aisément qu'avant 1915 toute la France soupait et dansait en compagnie de Liane de Pougy quand elle n'était pas aux courses, que le chagrin, la misère, la haine, c'est nous qui les avons inventés.
On ne peut pas regretter ce que l'on n'a pas connu. Et en 1914 je n'existais même pas à l'état de projet. Mais je me refuse aussi à participer aux soupirs qui accompagnent l'évocation de « l'avant - notre guerre ».
Qu'y avait-il donc de si facile et qui mérite tant de regrets dans ces époques révolues ?
Y en a-t-il jamais eu une où le jeune homme qui cherchait à débuter dans une carrière ne s'est pas entendu répondre que « ce n'était vraiment pas le moment ? » Où les commerçants n'étaient pas tiraillés entre la crise et les impôts ? Où les agriculteurs ne se plaignaient pas des récoltes, trop maigres ou trop abondantes ? Où les femmes ne gémissaient pas devant leur carnet de comptes ?
Aujourd'hui, parce qu'elles gémissent un peu plus, on dit « c'était le bon temps. »
Que l'on m'excuse si je préfère « mon » temps à celui des autres, fût-il moins bon.
D'ailleurs mon temps est bon parce que c'est celui qu'on m'a, qu'on vous a donné pour vivre et parce que c'est le temps qui a su prolonger la jeunesse.
Les hommes et les femmes d'aujourd'hui sont bien ingrats vis-à-vis de leur époque s'ils ne réalisent pas qu'ils lui doivent au moins d'avoir réduit au minimum ce délai entre la mort intérieure et la mort tout court.
Souvenez-vous de la Marianne de Musset qui disait, il y a tout juste cent ans :
— Et si je n'avais que dix-huit ans, que voudriez-vous que j'en pense ?
— Vous avez donc entre cinq ou six ans pour être aimée, huit ou dix pour aimer vous-même, et le reste pour prier Dieu... lui répond Octave.
Et il faudrait regretter ce temps-là ?

(Suite page 2.)

LE TEMPS DES AUTRES

(Suite de la première page.)

Notre époque est souvent celle de l'injustice, mais c'est aussi celle des Assurances sociales. C'est l'époque de la bombe atomique, mais c'est aussi celle où un homme a été, il y a quelques jours, de Paris à Londres en 22 minutes.
Cette grande panique qui s'empare de certains parce qu'ils ne peuvent plus, comme autrefois, faire des projets à dix ans ni même à dix mois d'échéance prouvent simplement combien ils sont hors de la vie.
La vie, ce n'est pas « quand j'aurai mis de l'argent de côté », ou « quand j'aurai une maison de campagne », ou « quand les enfants seront élevés. »
La vie, ce n'est pas non plus hier tout enrubanné de faveurs roses qui camouflent les jours noirs, tout embaumé du parfum des souvenirs qui noie les mauvais relents, ce n'est pas la jeunesse des autres qui ne trouvent pour l'évoquer que des noms de restaurants et des soirées de poker.
Si cette vague de réminiscences qui s'abat sur Paris n'a d'autre but que de nous divertir et y réussit, applaudissons des deux mains. Mais en espérant que le goût que semblent y prendre les spectateurs ne les empêche pas de voir leur propre époque autrement qu'à travers les lunettes déformantes de la peur.

Mardi, octobre 29, 2013
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