La lettre de ''L'Express''

Indifférence des hommes politiques face au nouveau et énième changement de gouvernement, devenu simple routine
La crise ? Quelle crise ? Il y a une crise ? A peine une légère douleur au côté droit, mais de température, point. Un petit 37.5.
Un président du Conseil est parti ? Un autre viendra qui, sitôt au pouvoir, ressemblera au précédent comme un cousin germain, pense-t-on. Et, comme disait le plus récent, « même si le régime est malade, il durera bien assez longtemps pour que je me retrouve à Matignon trois ou quatre fois ».
Aussi, les « unes » de la semaine ont-elles appartenu au joli petit roi de Belgique et à ses danseuses. Il n'y a rien, mais strictement rien à tirer de ce petit roi-là. Ce n'est pas tous les jours, hélas, que le monde couronné nous offre une impératrice bien stérile, ou une princesse éprise d'un roturier. Ici, pas le moindre conflit, pas la moindre « situation », dirait un auteur dramatique. La place que la presse française accorde aux tours de valse « le Baudouin est d'autant plus significative de l'attrait qu'exerce sur les lecteurs toute occasion de fuir la réalité.
Mais le frappant, cette fois, n'est pas l'indifférence de l'homme de la rue à la réalité française. C'est celle des milieux les plus traditionnellement et professionnellement passionnés par les remous politiques.
Un ancien ministre, un futur président du Conseil, deux hauts fonctionnaires, un préfet, étaient réunis,
lundi soir, chez un ami commun. Ils ignoraient encore si Georges Bidault se présenterait ou non devant l'Assemblée.
Un an plus tôt, les mêmes hommes auraient mené une conversation tendue, fiévreuse, confrontant leurs informations, leurs pronostics, leurs espoirs, leur analyse, téléphonant à droite et à gauche. Lundi, ils échangèrent pendant trois heures des propos badins, ils évoquèrent des souvenirs, ils contèrent des anecdotes. Tu te souviens, le jour où Edgar Faure... Ça ne vaut pas l'histoire de Pinay... Le plus drôle, c'est lorsque Lacoste... Une soirée d'anciens combattants.
Le présent ? Quelqu'un le liquida d'un bon mot. Un collaborateur de l'Elysée a déclaré, en toute candeur, à un visiteur : « X ? Le Présisent ne l'appellera jamais. Ça mettrait l'Algérie à feu et à sang... »
Et on rit. C'est horrible, mais on rit.
Tout le monde était très gai. Tout le monde était très triste. Comme sur un bateau ivre, un beau transatlantique tout illuminé dont chacun sait que, capitaine après capitaine, il fait route lentement mais implacablement vers le rocher sur lequel il se brisera. Et avec lui la société bourgeoise où l'on a tant d'esprit, tant de bonnes manières, tant de courage pour mourir et si peu pour persister à vivre.

Mardi, octobre 29, 2013
L’Express