La lettre de ''L'Express''

Angoisse des scientifiques français face à l'avenir de la France
Incroyable. Devant une misère scientifique largement dénoncée, largement connue de l'opinion publique qui, à quelque nuance qu'elle se rattache, y est sensible, ce sont des hommes privés, des professeurs nullement attirés par l'action publique, qui soudain explosent et s'attellent eux-mêmes à l'élaboration et à la réalisation d'un plan complet capable de bouleverser l'enseignement scientifique en France.
Voici des professeurs agrégés de mathématiques transformés en terroristes, selon leur propre expression, à l'égard des pouvoirs, pour tenter de sauver l'avenir.
Rien de grand, rien de dynamique, rien de cohérent ne peut-il donc se faire qui ne soit imposé au Parlement ou réalisé contre lui ?
Ceux qui le composent ont été jeunes. Beaucoup le sont encore. Ils ont des enfants. Ils ne sont pas si obnubilés par leur propre carrière qu'ils n'éprouvent parfois l'angoisse d'un surlendemain où les enfants d'aujourd'hui vivront colonisés par l'Amérique, par la Russie ou par l'Allemagne.
Et ils ne font rien. Dans les bons moments. Dans les mauvais, ils font des bêtises.
Alors il se produit ces vagues venues des profondeurs, dont le Mouvement National pour le Développement Scientifique est un exemple, à la fois troublant et riche d'espoir.
L'angoisse des scientifiques français est immense : leur optimisme ne l'est pas moins. Ils démolissent, mais ils construisent, et assurent que la France peut fabriquer des techniciens « comme des boîtes à sardines ».
Nous donnons cette semaine à leurs critiques et à leur plan la large place que méritent leurs travaux, parce qu'il s'agit d'un secteur vital pour la nation. On verra qu'ils n'y pénètrent pas en théoriciens mais en hommes quotidiennement confrontés, à travers des cas concrets
avec l'un des problèmes majeurs qu'une nation moderne doit résoudre pour survivre.
En agissant, ils dérangent sûrement quelques personnes comme dérangeraient ceux qui prendraient à bras-le-corps le drame du logement, et celui de l'alcoolisme.
Le rêve commun n'est-il pas d'avoir des savants, mais sans les instruire, des logements, mais sans les construire, des enfants sains, mais nourris au calvados, des guerres, mais sans y mourir, et des armes, mais sans les payer ?
Laissons les rêves aux poètes du Palais-Bourbon qui font semblant de croire que la France peut se battre en Algérie sans payer d'impôts, et tendre la main droite à l'Amérique en gardant libre la main gauche...
Ils sont heureux, ils s'amusent, ils jouent à « Si tu me donnes un portefeuille pour Noël, je te donnerai un portefeuille pour Pâques ».
Eveillés aux problèmes qui intéressent la nation, ils seraient capables de découvrir que les savants français veulent construire un avenir où la mort d'un couturier ne prendra plus la proportion d'une catastrophe nationale. Et de s'en mêler.

Françoise Giroud

P.S. — Armand Gatti, envoyé spécial de « L'Express » à Saint-Nazaire, pendant que se déroulaient les combats entre ouvriers et C.R.S., a été sérieusement blessé à la tête. Il a pu dicter le récit que l'on lira ici. On y décèle un avant-goût de ce qui nous attend — et pas seulement les journalistes — lorsque les excellentes mœurs tenues en Algérie pour des exploits militaires seront importées en métropole par les dizaines de milliers de jeunes hommes auxquels on inculque en ce moment le goût de la « pacification ».

Mardi, octobre 29, 2013
L’Express