La lettre de ''L'Express''

Visite en France de M. Krouchtchev
La société est divisée, on le sait, en deux catégories : les gens bien ; et les autres.
Il arrive que les gens bien soient placés dans l'éprouvante obligation de frayer avec les autres et que la dame du château ait à recevoir — les temps sont durs — le maquignon du pays à sa table. Un repas, soit. Deux ? A la rigueur, avec vin rouge ordinaire. Mais, selon la formule de notre excellent confrère, M. Louis Gabriel-Robinet, rédacteur en chef et éditorialiste du « Figaro », « pourquoi quinze jours ? ».
Pourquoi M. Krouchtchev, dont il faudra — les temps sont durs — subir la présence, s'attarderait-il quinze jours au château et serait-il autorisé à visiter nos terres ?
N'étant point parmi les gens bien, nous sommes mal placés pour donner réponse à M. Robinet. Aussi avons-nous préféré interroger, selon les traditions journalistiques françaises, quelques personnalités. Voici ce qu'elles ont bien voulu nous répondre :
• Le général de Gaulle : « Les choses étant ce qu'elles sont et Robinet ce que vous savez, le pouvoir ne reculera pas. »
• M. André Malraux : « Sous l'œil indifférent des nébuleuses glacées, le Grand Mogol accomplissant son génie dans la conquête panique de la joie terrestre ne saurait troubler le sommeil des Dieux. »
• M. Jean Nocher (éditorialiste à France II, qui baptisa pendant la guerre ses deux fils Timochenko et Joukov) :
« Vous m'em... avec vos questions à la c... »
• M. Robert Lacoste : Même réponse que M. Jean Nocher.
• Jean Cocteau : « Krouchtchev ? Qui est-ce ? »
• Farah Diba, future impératrice d'Iran : « J'adddddore la Russie !... Mon manteau de vison blanc, ma cape de vison gris, mon étole de vison beige, mes mouchoirs d'astrakan, mes pantoufles de chinchilla, toutes les peaux de ces petits animaux, le croiriez-vous, viennent de Russie ! Et ce ne doit pas être tellement difficile d'épouser M. Krouchtchev. Laissez cette chance à une petite fille de chez vous... »
• M. Marcel Roussac : (a fait répondre par son secrétaire qu'il ne pouvait nous recevoir, absorbé par l'organisation de son prochain voyage en U.R.S.S. où le retiendront — pendant quinze jours — ses entretiens avec M. Krouchtchev).
• M. Michel Debré : « J'oppose le démenti le plus formel à ces allégations... »
(Dans l'entourage du Premier ministre on précise qu'il s'agit-là d'une réponse-type, mise au point à Matignon par les conseillers techniques de M. Débré et qui doit être désormais opposée à toute question visant à embarrasser le chef du gouvernement.)
A l'issue de cette consultation, nous voilà mal armés pour renseigner M. Robinet. Pourquoi quinze jours...
Mais soyons sérieux : le souci de M. Robinet mérite d'être considéré dans toute son ampleur.
En premier lieu, il révèle le peu de confiance que l'éditorialiste du « Figaro » nourrit à l'égard de la population française qu'il voit pratiquement convertie au communisme par quelques discours — en russe — joints à de joviales apparitions ici et là. Diable ! elle ne serait donc pas plus solide que ça, cette bonne société bourgeoise ?
Krouchtchev à Clermont, et hop ! voilà Michelin se nationalisant soi-même ? Krouchtchev à Dijon, et vlan ! voilà M. Duchet socialiste ? Krouchtchev à Bordeaux, et toc ! voilà M. Chaban-Delmas, toujours fin précurseur, s'inscrivant au P.C. pour y accueillir, aussitôt président, ses concitoyens affluant en masse ?
Hallucinante perspective. Seigneur, écartez le calice des lèvres de ces malheureux. De grâce ! pas quinze jours !
En second lieu, M. Robinet traduit — peut-être à son insu — une inquiétude déjà formulée à l'Elysée. Que va-t-on faire, pendant quinze jours, de ce visiteur curieux ?
Et surtout que va-t-on lui montrer ?
Nous ne plaisantons plus, ici, le moins du monde. C'est un problème, et dont il est sérieusement débattu.
Où le conduire pour lui faire sentir ce par quoi notre société est supérieure à la sienne ? Un jour pour Versailles, un jour pour Dior, cela fait deux. Et ensuite ? Lui offrira-t-on le spectacle de nos facultés ? De nos H.L.M. ? De nos Halles ? De nos stades ? Ou de nos piles atomiques ?
Ah ! pourquoi quinze jours !...
Une solution a été suggérée à ce délicat problème : présenter à M. Krouchtchev M. Robert Pesquet. Sous mandat de dépôt, mais non incarcéré. Sous surveillance policière, mais faussant à volonté compagnie à ses anges gardiens. Jouant de la mitraillette, mais libre de recommencer.
Non, ils ne doivent pas en avoir un comme ça, en U.R.S.S.
Et pour faire comprendre à M. Krouchtchev que c'est peut-être là, en fin de compte, un aspect rassurant de la démocratie, il faudra... au moins quinze jours.

Mardi, octobre 29, 2013
L’Express