La cigarette du diable

Dialogue imaginaire où FG donne une version revisitée de la légende de Faust et commente notre addiction au tabac.
« Je vous propose un marché, dit le Diable à M. Faust en lui tendant une allumette. Vous ne touchez plus une cigarette, et je vous donne, en échange, cinq ans de vie en plus.
— En plus de quoi ?
— En plus du temps de vie dont vous disposeriez en tout cas.
— Cinq ans... Pas de cigare non plus ?
— Pas de cigare, pas de pipe, pas un grain de tabac.
— Cinq ans... Vous ne pouvez pas faire mieux ?
— Non, dit le Diable. Désolé. Impossibilité technique. Si vous aviez 25 ans, et que vous cessiez aujourd'hui de fumer, je pourrais aller jusqu'à huit ans de supplément... Mais à votre âge...
— Vous plaisantez !
— Ce n'est pas mon genre, dit le Diable. Je ne travaille que sur statistiques. Voyez celles qui ont été fournies la semaine dernière, à la 1re Conférence mondiale sur la Santé et le Tabac.
— Et si je me tue en voiture ?
— Pas mon rayon. Adressez-vous à saint Christophe.
— Cinq ans... Vous me garantissez cinq ans.
— Au minimum.
— Cinq ans... Bon. J'accepte.
— Signez là, dit le Diable. Pour mes archives. Contrat rompu, vous me devez votre âme. »
Et il disparut.
M. Faust réunissait ce soir-là quelques amis à dîner. A l'heure du cigare, il déclara : « Finissez-les... Vous me rendrez service. Moi, je ne fume plus.
— Pourquoi ? demanda quelqu'un.
— Comment, « Pourquoi » ?
— Oui. Je vous demande pourquoi. Vous avez des ennuis cardiaques ? Vous souffrez de bronchite ? Vous toussez ?
— Non.
— Ne le découragez pas, dit un autre. Moi, Faust, je vous félicite. Et je vais vous donner un truc. Commencez par ne plus fumer le matin.
— Moi, dit un troisième, je vous conseille plutôt de vous limiter à une cigarette toutes les heures.
— Moi, dit un quatrième, j'ai employé un autre système. Pas de cigarette, et un cigare après chaque repas. Un ou deux.
— Non, dit un cinquième. Il faut faire les choses scientifiquement. Se déconditionner. Dans quelles circonstances fumez-vous ?
— Dans toutes les circonstances.
— Alors, c'est très simple. Vous commencez après le petit déjeuner ? Supprimez le petit déjeuner. Vous fumez en conduisant ? Prenez le métro. Vous fumez en travaillant ? Prenez des vacances.
— Non, dit Faust. J'ai décidé d'arrêter net. Et je m'y tiendrai.
— Pourquoi ? reprit doucement le premier.
— Vous m'agacez à la fin ! s'écria Faust. Toutes les sommités médicales sont d'accord sur la nocivité du tabac ! En fumant, vous abrégez votre vie de cinq ans.
— Et en roulant en voiture ?
— Ce n'est pas la même chose !
— Je ne vois pas la différence. Ou plutôt si. Rouler m'ennuie : fumer me plaît. Quand les sommités médicales me garantiront l'immortalité, si je me prive de fumer, de boire, de manger, de...
— Je vous en prie ! dit Mme Faust.
— Si l'ascétisme rend immortel, alors, va pour l'ascétisme. Et encore ! Du moins la question mériterait d'être étudiée. »
IL y eut un silence. Faust reprit : « Vous n'êtes pas humilié de vous sentir esclave d'une habitude ?
— Je suis esclave du sommeil. Je suis esclave de la dose de calories dont je ne puis me passer sans dépérir. Je suis esclave d'une barbe qu'il me faut raser chaque matin...
— Ce n'est pas la même chose !
— En effet. Le tabac est, au moins, un esclavage que j'ai choisi.
— Et vous trouvez, par exemple, que l'alcoolisme...
— Aucun rapport. L'alcool dégrade. Et l'alcoolique est dangereux pour la société. Rien de tel avec le tabac.
— Attendez, attendez ! Qui fera les frais de votre maladie, si vous avez un infarctus ou un cancer du poumon ? La société !
— Exact. Alors, je vous propose que nous prenions en France une mesure analogue à celle que vient de prendre le gouvernement tchécoslovaque : ne bénéficieront plus de la gratuité des soins ceux qui se seront infligé à eux-mêmes le mal dont ils souffrent. Je suis fumeur, mais logique.
— Mais enfin, dit Faust rêveur, pourquoi fumez-vous ?
— Je l'ignore. Et vous ?
— Par faiblesse, sans doute.
— Faiblesse, faiblesse. C'est vite dit. Et si c'était une parade contre l'angoisse de l'acte à accomplir ? En allumant une cigarette, je recule le moment d'agir, de parler, d'écrire... Et si j'avais besoin de satisfaire une zone de plaisir localisée à la bouche ?... Et si je compensais quelque frustration ?... On m'a dit que je suçais mon pouce quand j'étais enfant. En vérité, ces choses-là sont encore bien obscures...
— C'est vous qui êtes obscur ! s'écria Mme Faust indignée. Ce qui est clair, c'est que vous êtes en train de ruiner les bonnes résolutions de mon mari.
— Allons, allons, Marguerite, dit Faust, tu me connais ! Si tu crois que je vais me laisser faire !...
— Je ne sais pas, reprit le premier, pourquoi vous fumez. Mais je crois comprendre pourquoi vous allez cesser de fumer.
— Ah ! vraiment ! dit Faust. Vous m'étonneriez.
— Vous avez besoin de considération. Et vous allez en recevoir. Votre femme, votre médecin, votre secrétaire, vos amis vont dire de vous : « Il est formidable... Il a cessé de fumer. Quelle volonté ! » Maintenant pardonnez-moi... Il est tard. le dois me retirer. »
A peine fut-il sorti, Mme Faust s'écria : « Mais c'est le Diable, cet homme-là ! »
Hélas ! M. Faust, tout occupé à le raccompagner, n'avait pas entendu. En rentrant, il alluma une cigarette.

Mardi, octobre 29, 2013
L’Express