Ça va !...

Dialogue imaginaire entre la journaliste et un jeune garçon à propos des incohérences de la politique gouvernementale concernant le rationnement de l'essence
Je viens d'avoir une conversation extrêmement humiliante avec un petit garçon. Il lisait le journal par-dessus mon épaule, et voici à peu près ce que ça a donné : «
— Voitures en vente libre le 1er avril... En vente libre, cela signifie-t-il que tout le monde pourra en acheter ?
— Oui.
— Et qu'est-ce qu'on mettra dedans pour les faire marcher?
— De l'essence.
— Alors, l'essence aussi sera en vente libre ?
— Non.
— Mais allors, à quoi ça servira de pouvoir acheter une voiture?
Qu'auriez-vous répondu à ma place? Quelque chose dans le genre de : « Va jouer... » ; ou bien : « Ce serait trop long à t'expliquer » ? Daccord. Mais ce petit garçon était extrêmement persévérant et rigoureux dans ses raisonnements.
— Toi, me dit-il, qu'est-ce que tu y mets, dans ta voiture ?
— De l'essence, voyons ! comme tout le monde.
— Où est-ce que tu la trouves ?
- Deuxième tentative de ma part pour changer de conversation. Deuxième échec. Nous continuons à lire le journal.
— Combien y a-t-il de chevals...
— De chevaux.
— De chevaux fiscals...
— Fiscaux.
— De chevaux fiscaux dans ta voiture ?
— Huit, je crois.
— Alors, tu vas payer huit fois cinq cents francs pour avoir le droit de continuer à rouler avec ?
— Hé oui !
— Mais puisqu'on ne peut pas acheter d'essence !
— Si. On me permettra d'en acheter cent litres.
— Quatre mille françs pour cent litres ? Ça veut dire que chaque ticket de dix litres te coûtera quarante francs ? Ben, t'es pas débrouillarde !... Mon papa les paye trente-cinq francs.
— Hein ? Où ça ?... Je veux dire : d'abord, tu dois te tromper. Ensuite, ce n'est pas tout à fait comme ça. D'une part, je payerai quatre mille francs comme une sorte d'impôt, tu comprends ?
— Encore !... Mais tu as dit hier : « Ouf !... Pour ce mois-ci, c'est fini, les impôts ! »
— Ce n'étaient pas les mêmes. D'autre part, on me donnera gratuitement des bons d'essence jusqu'à concurrence de cent litres.
— Qui ça, « on » ?
— Le gouvernement.
— Il est bath !
— Oh ! très bath !
— Il est bath, mais il n'est pas intelligent, parce que si, au lieu de te les donner, il te les vendait, tu les lui achèterais comme tu les as achetés ce matin à...
— Chut !... Le gouvernement me les donne justement pour que je ne les achète pas ailleurs. .
— C'est pas à « Yeur » que tu les achètes, c'est à...
— Chut, voyons !... D'abord, ailleurs signifie autre part. Ensuite je n'en ai pas acheté. On me les a prêtés, tu comprends ?
(Ouf ! Pas fâchée d'avoir trouvé cette formule.)
— Pourquoi ? C'est mal de les acheter ?
— Heu... ce n'est pas très bien.
— Alors, quand tu auras usé tes cent litres, tu ne pourras plus circuler si tu ne veux pas en acheter ?
— Non.
— Alors, peut-être que tu vendras ta voiture ?
— Je ne peux pas, je n'ai pas le droit de la vendre.
— Pourquoi ? Elle n'est pas à toi?
— Si. Mais je l'ai achetée avec un bon, ce qui m'interdit de la revendre avant qu'elle ait un an.
— Même si tu n'as pas d'essence?
— Même.
— Ce n'est pas logique. Pourquoi ?
— Parce que... Ecoute, je crois que cette conversation a assez duré. D'ailleurs, tu es trop jeune pour comprendre ce genre de choses.
— Et toi, tu les comprends ?
— Naturellement !...
(On a de ces vanités devant les enfants !)
— Alors, tu dois pouvoir me les expliquer. Le professeur nous répète tout le temps : « Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement et les mots, pour le dire, arrivent aisément ».
— Eh bien ! mettons que j'en aie assez et que je veuille lire mon journal tranquillement.
— Bon. Mais tu as tort ! (Silence prudent.)
— ...Parce que, si tu ne me réponds plus, je ne te dirai pas dans quel garage on « prête » de l'essence à notre concierge toutes les fois qu'il en a besoin.
— Tu crois que je ne peux pas lui demander toute seule ?
— Si. Mais il ne te le dira pas. Il ira la chercher et il te la « prêtera » lui-même... A cause de son bénéfice. Si ça t'intéresse, je te donnerai peut-être l'adresse. Contre une tablette de chocolat, ça va?
Hélas ! non ! Franchement, « ça » ne va pas !

Mardi, octobre 29, 2013
Carrefour